
Louis Soler
Dans le
N° 1 des CAHIERS, j'ai présenté cinq lettres
inédites de Benjamin Fondane faisant état de la belle relation
affective qui s'était établie entre l'écrivain
français et ses deux amis d'Amérique latine: Fredi Guthmann et
Georgette Gaucher. Madame Guthmann, qui depuis Buenos Aires m'avait
confié ces lettres, vient d'en retrouver tout à fait par hasard
une sixième, que son mari avait oubliée dans un livre. Elle m'a
fait par fax ce plaisant récit de sa découverte: "C'est en
déplaçant quelques livres dans ma bibliothèque que Le
Libertinage d'Aragon est tombé par terre en crachant la lettre de
Fondane. C'était une cohabitation de plus de soixante ans et Fondane,
qui n'aimait pas les surréalistes, a dû pousser un cri de
soulagement".
Cette
lettre a été envoyée de la poste la plus proche du
domicile parisien de Fondane, celle de la rue de l'Epée-de-Bois. Le
tampon porte la date du 5-2-38, 15h30 (du coup, nous comprenons que la
première lettre que nous avions supposée du 31 mars 1939 est en
réalité du 31 mars 1938, et fait suite à celle,
écrite cinquante-quatre jours plus tôt, qu'on va lire).
Fondane,
avec un sens très moderne de la publicité, fût-elle
à retardement, utilise une ancienne enveloppe par avion de sa maison de
production argentine, au dos de laquelle il est dit en espagnol:
- en haut, au milieu:
“TARARIRA”
Un film musical
inoubliable, qui relève le niveau
artistique de
la production cinémato-
graphique
argentine.
- à gauche: Scénario et dialogues:
Benjamin
Fondane
Eminent
écrivain français
de
renommée internationale.
- à droite: Interprétation:
Les
Aguilar
Célèbre
quartette de luths d'un ni-
veau
artistique unique au monde.
- en bas, sur toute la longueur,
un encadré:
|
FALMA FILM relèvera le niveau artistique
de la production cinématographique argentine |
La
lettre en question est, on va le voir, intéressante: outre qu'elle
confirme la confiance qu'à bon droit Fondane avait en Guthmann, ainsi
que son amitié envers Georgette Gaucher et les frères Aguilar,
elle montre à quel point l'auteur de "Tararira" tenait
à son film, non pas tel qu'il avait été monté et
interdit de distribution, mais tel que Fondane aurait voulu le refaire: selon
ses vœux d'artiste et en s'appuyant sur la fameuse "technique de
Paris". Ce grand travailleur aux dons multiples avait manifestement de
hautes ambitions cinématographiques.
Voici
donc le contenu de la lettre:
6 rue Rollin le
5 Février 1938
5e
Mon
cher Guthmann: Merci de vos deux lettres, promptes, succinctes, pleines,
actives. Le tableau que vous faites de là-bas est exact. Mais vos
remarques juridiques sont fausses. Ainsi, si le contrat dit que je devais
terminer le film, il a été rempli; je l'ai terminé; deux
preuves 1) D'abord le travail de metteur en scène s'arrête aux
portes du laboratoire; et je suis parti mon montage terminé. 2) Je suis
parti en complet accord avec les producteurs. Donc pas de difficulté de
ce côté. Vous faites erreur en croyant que j'ai des droits sur
eux, pour la mutilation du film; non, pour cela, j'ai tout juste le droit de
protester. Mais sans que cela soit dans le contrat, une œuvre d'art,
même commandée, est supposée devoir paraître en
public; l'artiste n'est payé qu'à moitié en argent; le
plus gros c'est la perspective du succès. Or, en enterrant mon film, le
préjudice moral qu'on me cause est considérable; jamais plus
personne, là-bas, ne me demandera à faire un film, et à
Paris même, les échos qui en sont venus, me font tort, etc. Donc,
énergiquement, j'ai le droit de réclamer ou bien: qu'on
présente le film - ou bien des dommages et intérêts.
Voilà la position juridique! (A noter que j'ai accepté
d'être mal payé (moins qu'un metteur en scène du lieu),
bien que venant d'Europe, avec le prestige... parce que je comptais me faire
à B. Aires une carrière. C'est du moins ce
qu'il faut dire!
Je serais heureux, il va de soi, de
la solution: cadeau du film aux Aguilar. Facile, je pense, à trouver des
capitaux, puisque l'énorme passif du film serait liquidé du coup
- et que, même en cas de fracaso (échec) total,
le film sortirait aisément les deux ou trois mille francs engagés
à nouveau - sinon davantage. Mais, très cher, il ne faut pas
compter sur moi, là-bas. Je ne puis arriver avant la sortie du
film, ma position cinégraphique (sic) étant, pour le
moment, moralement, très basse et sans autorité. Techniquement,
je n'ai aucun espoir de pouvoir, là-bas, refaire mon ouvrage sur de
bonnes bases: montage, laboratoire. Il n'existe que deux solutions 1) la mauvaise:
présenter le film tel quel, après que Paco (Aguilar) y
aura rajouté, arrangé, un certain nombre de choses
gâchées par le montage d'Alton 2) et la solution parfaite:
m'envoyer à Paris tout le matériel. S'il m'était
envoyé le 15 Mars, par ex., je m'engage à vous rendre la copia
de estreno (la copie de sortie du film), pour le 15
Août, au beau milieu de votre saison. Ici, je peux tirer le
maximum de mon matériel et corriger même la mauvaise technique
argentine. Ici, le travail se fait rapidement, proprement et, de plus, le vieux
rêve serait réalisé; le film pourrait être, sinon
déjà présenté à Paris, (car
l'été ici est saison morte), du moins annoncé pour Paris.
C'est une grande publicité pour là-bas. Si Machi a répondu
à Falcon, si on est d'accord (et sinon, il faut faire marcher la machine
juridique sur mes arguments de plus haut), envisagez cette question: m'envoyer tout
le négatif excellent, et aussi la copie positive. M'écrire
immédiatement: je vous dirais le coût exact des assurances
(important) et puis celui du travail: montage, copies, laboratoire etc. (Je
vous promets un travail de premier ordre et un film qui n'aura aucun
rapport avec celui que vous pouvez voir actuellement.
Ce n'est qu'après
que je pourrais aller à B. A. Et d'ailleurs, cher, sachez que le
poète que je suis ne pourrait envisager un voyage, même si, en perspective,
il y avait des montagnes d'or. Car je peux à peine me payer un taxi
à Paris. Un voyage à moi, suppose payé l'aller-retour,
plus les frais et l'entretien de ma famille pendant plusieurs mois. Ce n'est
pas énorme, mais c'est quelque chose. Maintenant que je connais les
conditions de travail à B. A., j'irai avec plaisir y faire un film: en
peu de temps, avec très peu d'argent, et même commercial. J'y prendrais
volontiers une revanche. Mais inutile de parler de cela, avant que Tararira
sorte. Et je voudrais le voir sortir dans les conditions maxima; c'est
pourquoi, malgré l'embêtement, il me faut la technique de
Paris.
Et maintenant, mon cher Fredy, merci
encore. Moi, je travaille toujours. Au commencement d'Avril paraîtra chez
Denoël mon Poète et le Schizophrène*,
amplifié, que vous recevrez immédiatement. Plus tard, un jour,
des poèmes peut-être... Je pense que vous n'avez pas là-bas
du temps pour travailler. Je suis heureux que Paco vous plaise, dites-lui que
je l'aime bien et que jamais je ne l'oublierai. Si vous voyez Georgette,
serrez-la dans vos bras, pour moi. J'attends ses poèmes avec impatience.
Encore une fois, Fredy, au revoir. Et sachez que votre intervention dans Tararira,
m'est précieuse. Je tiens à ce travail beaucoup plus que je ne
vous l'ai dit. Il y a, dans le matériel enterré, des choses qui
me tiennent à cœur, jamais encore réalisées. Je
voudrais tant les sauver! Et je ne le pourrais qu'ici. Sera-ce possible? Qui
sait? Vous m'avez rendu un service incalculable. A vous, très
affectueusement
Fondane
J'ai
retrouvé qq ex de Rimbaud le V. Je vous (en) envoie
un par bateau
Revenu
à Paris après le tournage de Tararira, Fondane
annonçait à sa soeur Rodica, qui vivait à Bucarest, son
intention de s’établir en Argentine. Sa situation financière
était précaire. Il est intéressant de noter que c’est
encore dans le domaine du cinéma qu’il va chercher une source de
revenus. (Il avait quitté les studios Paramount depuis son voyage en
Argentine).
Le 11 janvier 1938 sa soeur Lina écrit
à Rodica une lettre citée par Paul Daniel dans la Postface au
volume Poezii (Bucarest, Minerva, 1978, p. 633) où elle
annonce la sortie du Faux Traité d’esthétique chez
Denoël. Elle ajoute: “à notre époque, alors que les gens
sont tellement angoissés, le style prend une importance capitale.
Essayez de voir et d’entendre les actualités de Fox-Movietone. Mieluson[i] les
rédige et les dit depuis la semaine dernière”. La
référence au “style” et à la possibilité de voir et
d’entendre les actualités commentées par la voix de Fondane, nous
permet de supposer que Line incite la famille à recevoir de nouveaux
détails sur leur vie par l’intermédaire de la voix de Fondane et
par sa façon de présenter les événements dans les
actualités.
Fondane
va s’engager avec sérieux dans cette nouvelle activité de
rédacteur et de commentateur. Le 10 décembre 1938 Line
écrit à sa soeur; “ J’ai oublié de te demander de
m’envoyer d’urgence des journaux roumains et même un journal de sport, si
cela existe, ou une page de sport. Mieluson a perdu l’habitude du langage
journalistique et voudrait se replonger dans cette ambiance en vue du journal
parlé de Fox Movietone qu’il a commencé à faire”.[ii]
Si nous
pouvions retrouver ces journaux nous aurions de précieuses informations
au sujet de son activité; d’autre part nous aurions l’occasion
d’entendre pour la première fois la voix de Fondane.